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lundi 12 mars 2018

Projet Bourbaki - Les livres d'artiste

La bibliothèque de carton de Laurent Guenat


Le projet Bourbaki occupe Laurent Guenat depuis deux années bien remplies, et ce n’est pas près de s’arrêter. Tout a commencé lors de l’installation de son atelier aux Verrières (NE). Adossée à la frontière française, la petite commune compte une poignée d’habitants et une grande histoire. En 1871 et après la signature de la Convention des Verrières, le village voit défiler ce qui reste de l’Armée de l’Est du Général Bourbaki venant chercher refuge auprès de la population suisse.
Près de cent-cinquante ans plus tard, Laurent Guenat revisite l’histoire franco-suisse de cette région. Les lectures aident, le paysage est clé. Pour s’imprégner du sujet, quoi de mieux que de marcher dans les pas de ces soldats, sous-équipés, sous-ravitaillés, obligés de passer l’hiver dans des conditions précaires et de ne dépendre que de la bonté des autres ? Pour Anselm Kiefer, l’Histoire […] est un matériau comme le paysage ou la couleur et ce n’est pas Laurent Guenat qui le contredira.
 
C’est ainsi que le projet Bourbaki prend forme.

Articulé en deux parties interdépendantes, le travail de Laurent Guenat sur l’épisode Bourbaki débute par des considérations historiques mises sur papier et continue avec une réflexion sur la situation de réfugiés d’alors et d’aujourd’hui.

Laurent Guenat peint. Il peint en relief parfois car il aime la matière (voir «Laurent Guenat au pays des Bourbakis» de Géraldine Veyrat). De son propre aveu, il respecte trop la toile. Pour laisser sa main réfléchir, ou pas, il a besoin d’un autre support. Entrent alors en jeu les livres d’artistes qu’il fabrique depuis les années 90. Là, il se sent libre. Ces livres sont, pour la plupart, en carton. L’artiste découpe cette matière d’emballage qu’il a sous la main et la lie avec des chutes de toile. Tout suppose le jetable dans ces créations. Cela donne des objets épais mais légers et volumineux. Il y a quelque chose de déstabilisant dans la prise en main d’un livre pareil : nous connaissons les codes pour le manier mais la sensation est tout autre, comme manipuler un livre pour enfant XXL. Cette impression se dissipe vite alors que les pages sont tournées avec avidité et que l’on suit la pensée de l’artiste. Mais peut-être n’est ce qu’une illusion et que c’est la nôtre qui se déroule en réalité devant nous.

Chacun des livres d’artiste de Laurent Guenat, dix-neuf à ce jour pour le projet Bourbaki, est une période créatrice contenue sur du carton. Loin d’être linéaires, ils se veulent constitués d’instants. Pour les peupler, l’artiste part facilement d’une image ou d’une pensée. Et s’il affirme que ses livres sont ses laboratoires, ce sont aussi des parties intégrantes de son projet Bourbaki, interagissant constamment avec les toiles et inversement.


« Empreinte », trace naturelle laissée par un contact, par la pression d’un corps sur une surface. Elle suppose aussi le vide et le passage. On la reconnaît dans Bivouac (2016).




La neige, le froid, les vaines tentatives de se réchauffer, toutes ces sensations sont palpables dans ce livre qui voit défiler des restes de feux de camps, alors que les soldats qui les ont montés, probablement à la hâte, ont dû les abandonner de la même manière. Ce livre est la porte d’entrée idéale pour aborder la présence de la matière végétale dans le travail de Laurent Guenat. Puiser dans la nature lui permet de trouver l’expression et la fidélité à l’expérience vécue par ces hommes nécessaires à son propos. Des brindilles recueillies, du bois, des végétaux séchés, calcinés en tout genre; Bivouac est froid et chaud à la fois. Et cette phrase : un bivouac c’est deux sapins un pour dormir un pour chauffer, clôt la démonstration.

De la matérialité toujours avec Fantômes (2017) dont les visages morcelés ne sont rendus que plus expressifs par le poème qui leur est associé : « Parmi les disparus il y avait ces visages engloutis par la neige […] ». On entre dans la vraie tragédie de l’épisode Bourbaki, la mort. Pour arriver à ce résultat plastique, l’artiste utilise un mélange de plâtre et d’acrylique par la suite peint à l’huile qui, une fois sec, peut être déchiré en lambeaux, rendant ces visages partiels et lacérés. Ceux-ci sont peut-être une tentative pour Laurent Guenat de sortir du paradigme de représentation des « trois trous », à savoir deux yeux et une bouche, qui nous aide à représenter un visage. Mais c’est aussi la multitude de ces formes qui aide quiconque tournant les pages de cet opus à se figurer que la prochaine découverte sera à nouveau un visage disloqué, brisé.


La même recherche se retrouve dans 1871, 65 x 51 cm, 20 pages, techniques mixtes sur carton, 2017.


La multitude, justement.
L’un des livres les plus ambitieux de l’artiste, 87000 contient symboliquement, par une centaine de pages, chacune des têtes des soldats qui formait l’immensité de l’armée de 87000 hommes du Général Bourbaki. Comme pour rappeler que derrière les chiffres presque trop grands pour l’entendement, il y a une singularité propre à chaque être. Laurent Guenat se lance un nouveau défi au milieu de sa réalisation : dessiner de la main non-dominante, la gauche en l’occurrence. Seul moyen pour lui d’éviter un dessin trop poussif et volontaire qui ne correspondrait en rien à son sentiment. D’après les mots de l’artiste, ce fut une révélation :
« La réputée main maladroite se montra bien plus adroite que l’autre à saisir les émotions et les images psychiques que je me faisais de ces soldats. Ainsi, chaque jour, je réalisai quatre ou six têtes, selon qu’il y avait du soleil et que l’encre de Chine séchait plus vite ».

87000, 21 x 21 cm, 192 pages, encre de Chine sur papier, 2017

On l’a vu, Laurent Guenat ne rechigne pas à utiliser des chutes de tissus et d’autre éléments délaissés pour y matérialiser ses pensées. Mais pas que. L’album de famille richement paré de cuir y passe aussi et se voit recouvert d’une épaisse couche de plâtre ! Voici Scènes. À l’intérieur, on trouve des dessins inspirés de lectures et de gravures d’époque comme celles de Rodolphe Auguste Bachelin. Ces modèles sont assimilés et la fertile imagination de l’artiste fait le reste. Le résultat ? Des personnages, souvent seuls, parfois accompagnés, quelques paysages. Un moment convivial se laisse surprendre par-ci par-là au milieu de ces instants chapardés au quotidien des soldats.










Scènes, 31 x 26, 58 pages, encre de Chine et brou de noix sur papier, 2017

On y retrouve d’ailleurs le fauteuil vide qui deviendra la peinture CHAISE, 123 x 173 cm, 2017.


L’actualité
La question du parallèle entre les soldats de l’armée de l’Est et les réfugiés – à la situation plus permanente – s’est posée dès le début pour Laurent Guenat mais il ne l’aborde dans son travail que dès 2017 avec El dorado. Ce livre nous plonge dans les lieux de transit qui font le quotidien des gens en fuite. Mais l'El dorado, avec ses promesses lumineuses et ses vitrines étincelantes, reste vide. Et si l’artiste nous introduit dans ces espaces dans l’espoir que nous y trouvions un refuge et de la bienveillance, au fur et à mesure que les pages se tournent, c’est plutôt la peur de se faire découvrir et renvoyer qui préside pour le lecteur.


Dans No Home, ces mêmes espaces se font plus menaçant, s’emplissent de barrières et de signes en interdisant le passage, la notion de contrôle y est très présente. Nous connaissons pourtant ces tourniquets typiques des aéroports, mais sans passeport, c’est la porte fermée. On remarque la présence de l’anglais, la langue utilisée lorsque l’on veut augmenter ses chances de se faire comprendre rapidement. Le désespoir monte alors que les grandes majuscules indiquant tout d’abord « NO WAY se transforment en « NO WAY BACK ».


Pour clore la deuxième partie de ce projet Bourbaki sur la situation mondiale actuelle, Laurent Guenat a réalisé récemment Honte, Schante, Shame où le plurilinguisme du titre rappelle que c’est un sentiment que nous partageons tous à la vue de cette situation stagnante.



Le propos des livres de Laurent Guenat est si frappant et nous entrons si facilement dans leur univers qu’on en oublierait la technique qui leur a fait voir le jour. Si, parfois, le dessin se veut très descriptif, la force de Laurent Guenat réside ailleurs, dans la force d’évocation de son trait, dicté par un ressenti intellectualisé.

Jessica Mondego

Pour trouver plus d'informations relatives à l'épisode historique des "Bourbakis": Association Bourbaki Les Verrières