mercredi 23 novembre 2022

La pratique du livre d’artiste en période de crise

Du confinement imposé lors de la pandémie, au confinement dans mon grenier de quatre mètres sur quatre, n'ayant pas d’autre atelier de l’été 2021 à l’été 2022.


ANI MAL
2020, 67 x 55 cm, 20 pages / exposé en ce moment à la BCUL Riponne à Lausanne

Le Constat, 187 x 175 cm, huile sur toile, 2015

J’ai reçu le livre Croire aux fauves de l’anthropologue Nastassja Martin où l’auteure relate sa rencontre brutale avec une ourse. Cette incitation tombait à point. Le corps-animal, anthropozoomorphe, est en effet un sujet récurrent dans mon travail. La lecture de ce livre m’a incité à poursuivre l’exploration menée en peinture sur toile par le moyen du livre d’artiste.


Chemins d’atelier  2021, 42 x 31 cm, 53 pages (cahier agrafé)

Chemins d'atelier pp. 27-28

Durant six années, j’ai travaillé au projet Bourbaki. Pendant cette période, j’ai fais des aller-retour entre mon domicile aux Bayards et mon atelier situé dans une usine désaffectée aux Verrières. Cet atelier non chauffé, délabré, à un jet de pierre de la frontière qui vit passer les 80’000 soldats de l’armée Bourbaki venus chercher refuge en Suisse en 1871, était le cadre idéal pour traiter ce sujet. Les trajets effectués entre le domicile et l’atelier m’ont inspiré les dessins et les textes de ce cahier agrafé de grand format.


ABOI  2021, 55 x 38 cm, 26 pages

ABOI pp. 16 - 17

Texte sur la 4ème de couverture:
A-t-on le temps d’être aux abois?
Le temps de l’aboi s’écoule-t-il?
Peins-je aboi parce que je suis aux abois?
Puis-je congeler les abois?
Lire aboi met-il aux abois?
Suffit-il de parcourir aboi pour ne pas aboyer?
Aboyer est-il naturel?
La forêt a-t-elle peur des abois?
Aboyer suffit-il pour échapper aux abois?
Puis-je aboyer dans le vide?
Que penser devant mon miroir aux abois?
L’aboi mord-il?


Point de vue  2021, 43 x 49 cm, 22 pages

Point de vue pp. 16 - 17

C’est le livre le plus difficile à cerner puisque le titre lui-même n’en situe pas le lieu mais le cherche.En effet, le point de vue est autant le point d’où l’on regarde que celui que fixe le regard focalisant. Les deux interagissent. Le point scruté trop focalisé renseigne sur l’étroitesse du regard porté, et de même pour un point de vue mal défini, trop général qui embrasse un sujet trop vaste et donc flou.


Scandale 2022, 30 x 19,5 cm, 24 pages emboîtées, gouache sur carton noir

Scandale p. 14

J’étais énervé, j’avais donc faim. Nous étions allés, avec des amis, voir une exposition dans une galerie d’Yverdon. A peine sortis de la galerie, je tombe sur une boulangerie et m’y précipite pour acheter une tranche de tarte aux pruneaux. La serveuse me l’emballe dans une boîte en carton triangulaire du plus bel effet. Je m'inspirai de cet emballage pour donner la forme au prochain livre d’artiste. Le sujet: tout changement de son environnement direct commence par effrayer l’humain, mais il s’y accommode tout aussi vite, quel que soit le changement. Voilà le scandale.


caput pp. 2 - 3

caput 2022, 39 x 29 cm, 28 pages
caput est la tête en latin
Il n'y a plus beaucoup d’espoir, ce qui laisse le champ libre à la violence, la provocation, la rébellion, aux cris, aux hurlements. Le défoulement est nécessaire. La langue, le miroir, le regard sur soi sont notamment convoqués. De petites têtes humaines ailées vivent l’effroi au milieu de la ville. Et que vient faire l'animal ici ?


RUINES
2022, 18,5 x 37 cm, 32 pages, 9 enveloppes-courrier non ouvertes

RUINES pp. 16 - 17

Seule lumière dans cette période, la préparation de mon travail pour la biennale d’art contemporain Art-en-chapelles 2022 (grandes peintures, 2 livres d’artiste, 4 vitraux, une installation)
Après « caput », RUINES est le cri d’un artiste dans un atelier non chauffé. Mais plutôt que la température, c’est la solitude qui, ici, hante l’espace du grenier.
Pour combler ce manque, j’écris des textes que je m’adresse par courrier postal. Je diversifie les formats, la nature des enveloppes, la calligraphie de l’adresse, les timbres d’affranchissement, et finalement les lieux d’où je les envoie. A leur réception, je les intègre dans le livre. Certaines missives sont ouvertes, me permettant de redécouvrir le texte, d’autres sont collées dans le livre intactes, laissant à l’acquéreur la décision d’ouvrir ou non ces enveloppes.


PANSER / ETRE AU MONDE 2022, 10 x 14 cm, leporello, 10/12 pages

PEGASUS, 2022, 10 x 350 cm, leporello, 50 pages

Aménagement d’un nouvel atelier à la Côte-aux-Fées. Petits livres inspirés par les figures que je dessine de la main gauche dans un carnet au cours du trajet en car postal qui m’emmène à l'atelier.


TERRE
2022, 59 x 40 cm (70,5 x 152 cm ouvert), 26 pages
Premier livre à voir le jour dans mon nouvel atelier. TERRE comme toucher terre, atterrir, (re)prendre pied. Mais aussi la terre malmenée (aussi bien la terre arable que la planète) en cette période de situation environnementale et énergétique difficile mais programmée.








vendredi 11 novembre 2022

L'expérience du donné à voir

Le vernissage de l’exposition L’horizon entre les vagues a eu lieu mercredi 9 novembre 2022 sur le site de la Riponne de la Bibliothèque cantonale et universitaire à Lausanne. Le dispositif qui présente les livres d’artiste acquis par la Réserve précieuse est constitué de quatre grandes boîtes opaques percées de trous d’une dizaine de centimètres de diamètres situés à différentes hauteurs. Par ces hublots, les livres se donnent à voir, partiellement, par un ou plusieurs côtés. Des disques de la même taille que les hublots, disposés à côté d’eux sur la face extérieure de la boîte, présentent l’artiste et son travail en quelques mots.


 

Il est vrai que j’ai été saisi, au premier abord de l’exposition, par la frustration de ne pas voir les livres dans leur intégralité, et de ne pas pouvoir les toucher ce qui est, chez moi, la condition même pour exposer mes livres en galerie. Mais ici, le livre n’est plus le mien et l’acquéreur le présente selon son propre point de vue.
 

La double frustration ressentie - de ne pas voir l’oeuvre entière et de ne pouvoir la toucher - est la même que j’éprouve face à un livre immobilisé dans une vitrine. Je ne peux ni en tourner les pages, ni toucher l’objet. Le dispositif choisi ici est plus radical que la classique vitrine. Il oblige à scruter, à doubler le regard - pour le moins -, car les yeux qui regardent ne sont pas certains d’avoir bien vu. Il faut donc re-voir pour confirmer ou infirmer la première perception. N’en va-t-il pas de même pour le voyeur, l’oeil collé au trou de serrure, se rejetant soudain en arrière, revient voir car n’en croyant pas ses yeux.

C’est une épreuve inhabituelle pour les yeux qui regardent. Dans notre société, tout ce qui est éclairé est à vendre ou vendable. Dans les vitrines, le vendable est présenté en pleine lumière et dans son intégralité. Nous y sommes tellement habitués - le tout lumineux est encore renforcé par la pratique des écrans -, que tout ce qui reste dans l’ombre ou qui n’est que partiellement visible n’est pas digne d’intérêt, sans parler de l’outrancier éclairage nocturne des zones d’ombre au passage d’un piéton. L’accessibilité visuelle restreinte est ressentie comme anormale, gênante. Allons-nous encore nous poster dans un coin de forêt à l’aube naissante, au crépuscule, voire en pleine nuit pour y écouter et voir? C’est une émotion particulière qui naît de ce genre de moments où le fantastique, l’imaginaire se superpose au réel précisément par ce que nous n’y voyons pas bien et pas tout. Or, ce pas bien et pas tout est riche de mouvements, de bruits, de suggestions, parce que en présence et riche de présences.

On peut penser à l’analogie avec les images doubles ou les paysages anthropomorphes. Les yeux qui regardent font face à une première image donnée, évidente. Mais la peinture recèle une autre image plus ou moins cachée, plus ou moins visible. Lorsque le titre insinue une notion étrange comme c’est le cas pour Mercier endormi pillé par les singes que le peintre néerlandais Herri Met de Bles a réalisé vers 1550, les yeux qui regardent doivent fournir un effort. L’image cachée une fois découverte, les yeux qui regardent peuvent s’amuser à passer de l’une à l’autre. Le regard s’exerce et s’affine. Ce jeu, d’ailleurs, presque tous les enfants ont pu le faire en détaillant les formes parfois anthropomorphes des nuages.

Le dispositif renvoie aussi à celui du peep-show où le hublot crée par le seul regard une imaginaire intimité avec le modèle se dénudant. Certes, ici, le livre ne se dénude pas et n’est pas dénudé, et ne peut pas non plus se toucher. Par contre, le regard que mes yeux portent sur lui n’est pas perturbé par celui d’autres personnes. Je suis seul, à l’instant où je regarde le livre. Ce lien visuel m’appartient en propre, n’étant pas perturbé par celui d’autres yeux. Dans cet instant privilégié, j’établis avec le livre un lien d’intimité, libéré de la présence d’autrui et par conséquent de la question de la représentation.

La présentation des livres d’artiste choisie ici ne peut finalement que troubler notre addiction de consommateurs, c’est-à-dire du tout à voir immédiatement et dans son intégralité. Son atout, immense, est de ne pas réduire l’oeuvre d’art à un pur produit marchand. Il ne s’agit pas de nier le fait que ces livres ont une valeur commerciale. Mais il s’agit moins du prix, donc d’un aspect quantitatif, que de la qualité du regard que l’on porte sur ces objets. Ce regard, notre regard qu’il faut éduquer à détailler. Notre regard qui, s’il peut apprendre à n’être pas avide, recommencera à poser des questions et à nourrir notre imaginaire et nos désirs.

L’horizon entre les vagues
Bibliothèque cantonale et universitaire,  Riponne, Lausanne, 9.11.2022 - 28.10.2023

vendredi 7 octobre 2022

L’horizon entre les vagues - Livres d'artiste

 

En 2021, l’Etat de Vaud octroie à la BCUL un budget exceptionnel de soutien aux artistes vaudois·es. Dès lors, la Réserve précieuse acquiert une série d’œuvres réalisées durant la pandémie, en particulier lors de la difficile période du semi-confinement. 
La diversité des techniques employées par les artistes – peinture, gravure, photographie, écriture, découpage et collage – atteste d’une créativité toujours vive. Comme autant de voix, les œuvres qui ont rejoint les collections de la bibliothèque témoignent ainsi d’une expérience à la fois collective et singulière.


Avec les œuvres de:
Louise Beetschen & Laurence Verrey
, Stephan Bersier
, Marie-Laure Beun, 
Chus Díaz Bacchetta
, Marta Dobay-Masszi
, Claudine Gaetzi
, Dominique Gigante, 
Laurent Guenat
, Coralie Hirschi
, Emanuelle Klaefiger & Michèle Rochat
, Monica Lombardi
, Chantal Quéhen, 
Nelly Reymond
, Alain Rochat, 
Orly Rosenzweig Cohen
, Pascal Rümbeli
 

Commissaire : Marc Tiefenauer, conservateur de la Réserve précieuse
Visites guidées le jeudi 8 décembre 2022 à 18h30 et le samedi 11 février 2023 à 11h, site Riponne, Palais de Rumine
Exposition du 9 novembre 2022 au 28 octobre 2023

jeudi 29 septembre 2022

Nouveautés sur le site


Bref retour sur l'exposition Au pays des Bourbaki, 150 ans de la retraite de l'armée de l'Est qui s'est déroulée en 2021 au château de Joux en partenariat avec le musée de Pontarlier. Le scénographe de l'exposition, Patrick Besenval, a réalisé une vidéo qui montre mes peintures, dessins et lithographies qui étaient présentées dans deux grandes salles de l'ancienne garnison du château de Joux. Cette vidéo remplace celle que j'avais bricolée avec les moyens du bord. C'est ici pour visionner la vidéo.

 En 2022, j'ai été invité à participer à la biennale d'art contemporain Art-en-Chapelles. C'est dans l'église de Brey-et-Maison-du-Bois que j'ai installé mes propositions. Quelques images sont à découvrir ici.


vendredi 5 août 2022

Réflexions en marge de ma participation à la biennale d’art contemporain Art-en-chapelles

Manifeste pour les yeux qui regardent

L’injonction largement diffusée par les industries culturelles, et reprise à l’unisson par le politique pour une certaine propreté de la parole, de l’image et des comportements se traduit chez l’humain par la peur de FAIRE UN FAUX-PAS, de commettre un impair. Cette nouvelle normalité aggravée par l’omniprésence des appareils permettant de photographier ou de filmer, nous contraint à la conformité de parole et d’attitude. Cela nous amène à anticiper toute situation, c’est-à-dire à s’armer de réponses avant même d’être confronté à la situation.

Or, la vie biologique, psychologique et animale est instinctive, paradoxale, contradictoire, hésitante, incertaine.
En adhérant au jeu établi de la parole et du comportement politiquement corrects, on renonce à sa vie propre, à sa vue propre pour se reposer sur l’avis général fondé sur des statistiques.

La vie que l’on mène en société est une vie marquée par les habitudes que l’on nous a fait prendre. L’éducation que nous avons reçue est calquée sur les trajectoires des autres, et ces tiers sont exclusivement des gagnants. Prendre comme référence le CV de l’artiste, les lieux où il a exposé, les salles où il s’est produit, le prix des oeuvres vendues, ne sont que quelques exemples de la primauté de l’image à laquelle l’on mesure faussement et les qualités humaines de l’artiste, et la charge émotionnelle de ses oeuvres.

Il est urgent de changer d’attitude. Dans le domaine des arts et de la culture, les yeux qui regardent peuvent s’affranchir de ce carcan social, en observant les points suivants:
1) Dans les musées, renoncer aux audio-guides
    a) ils diffusent des informations pré-mâchées
    b) les usagers prétendent que c’est intéressant, mais ils ne retiennent que le fait que l’audio-guide était intéressant, pas son contenu
    c) chacun (producteurs et utilisateurs) pense que cela fait gagner du temps (plus besoin de recourir longuement aux dictionnaires, etc.). Mais du temps gagné sur quoi ? Et que fait-on du temps gagné?

2) Renoncer à lire les légendes des images, photographies, peintures, sculptures, installations
    a) le format s’appréhende par le face à face corporel et visuel
    b) la technique est secondaire puisque liée au temps de travail
    c) après la confrontation avec l’oeuvre, le titre pourra servir de clé
    d) après avoir vu l’oeuvre, la date de sa réalisation permettra de placer l’oeuvre dans son contexte historique
    e) après avoir vu l’oeuvre, le travail de médiation pourra aider les yeux qui regardent à clarifier la démarche de l’artiste et à entrevoir une autre approche que la sienne propre

3) Ne pas connaître l’artiste, le metteur en scène, le photographe, le peintre, l’écrivain avant d’avoir vu, lu, entendu l’oeuvre
    a) on évite les a priori, les conclusions hâtives. On ébauche une vision personnelle.
    b) le CV de l’artiste est un résumé de SA vie. Les yeux qui regardent ont leur vie propre qui est différente. Le risque est de voir le monde par procuration.

4) Enfin, s’oublier soi-même, lâcher tout ce que l’on pense savoir de soi et ce à quoi l’on se raccroche (orgueil, prestance, taille, savoir-faire, connaissances, etc.)
    a) être comme une éponge et capter tout ce que nos sens permettent de capter. Il faut, dans un premier temps, emmagasiner le plus de détails possibles, tout en étant conscient de l’ensemble. C’est un exercice difficile. Faire face au choc émotionnel, qu’il soit positif ou négatif est un apprentissage et demande par conséquent un travail.
    b) accéder finalement à sa propre présence, être face à soi comme en face de l’oeuvre, comme on le serait face à une personne inconnue. Tout le gain de la rencontre en présence tient à ce que je ressens au fond de moi et à ce que j’en fait. Toute contribution antérieure venant de l’extérieur dilue ma propre responsabilité.

Aujourd’hui, on confond plaisir, bonheur, jouissance, comme on confond vitesse et urgence.Ce qu’on nous vend comme plaisir (fun) est de la surface sans consistance ni valeur, car elle produit un manque qui demande à être répété. Ce plaisir facile ne demande aucun travail, c’est le mode de la surenchère passive. Il suffit de se laisser happer.
Or, la vie est d’abord frustration. L’apprentissage, la connaissance se construit sur l’échec, non sur la réussite. La frustration (par ex. de ne pas comprendre une oeuvre) appelle un travail qui débouche en général sur une meilleure connaissance de soi. Il en découle une grande satisfaction qui renforce la confiance que l’on a en soi.
Développez votre instinct comme l’artiste développe son questionnement du monde. La confrontation des deux produit des interrogations, et donc du sens.

Biennale d'art contemporain
jusqu'au 21 août 2022
 circuit 2: ma-je-ve 14 - 18 h | di 10 - 18 h
circuit 1: lu-me-ve 14 - 18 h | di 10 - 18 h
tous les sites sont ouverts le lundi 15 août 2022
 

nouvel atelier
 
 

dimanche 26 juin 2022

Art-en-Chapelles 2022

Réflexions liées à mon travail installé à l’église de Brey dans le cadre de la biennale d’art contemporain Art-en-Chapelles 2022
 

 
PRESENCE

Comme les humains, les édifices ont un extérieur et un intérieur.
Aux yeux qui viennent regarder, mon travail artistique propose la présence.
La présence de l’édifice entre extérieur et intérieur, entre sa destination spirituelle et l’histoire de son corps de maçonnerie, entre le lieu topographique et le symbole.
Mais aussi la présence de soi à soi ou de soi pour soi ou encore de soi vers soi dans un instant privilégié, c’est-à-dire déconnecté des injonctions et des sollicitations extérieures, pour retrouver la vie intérieure qui nous habite.

Revenir à soi, c’est prendre conscience des systèmes, des idées, des projections, c’est-à-dire des abstractions qui nous éloignent de notre propre existence. C’est re-découvrir que le corps exprime un violent désir de vie qui est endigué par les normes et les codes inventés par d’autres.
Re-prendre conscience de soi, c’est accorder une valeur qualitative au corps vivant, à sa présence qu’il s’agit d’apprendre à lire, comme nous sommes amenés à saisir l’âme d’un bâtiment, d’un lieu, d’une ville. Être physiquement présent, c’est-à-dire en face d’un être vivant comme d’un objet, et non devant un écran, est la condition de la rencontre.

La condition pour accéder à cette présence est de changer le point de vue que nos yeux et notre esprit portent sur le monde. Modifier notre point de vue crée un écart qui ne compare pas, qui n’isole pas, mais qui met en regard et qui fait dialoguer l’intérieur de soi avec l’extérieur de soi, l’intérieur de l’édifice avec le monde qui l’entoure. Questionner l'intérieur à partir de l'extérieur. Questionner l'extérieur à partir de l'intérieur.
Ce nouveau point de vue nous fait soudain regarder plutôt que voir, en même temps qu’il peut nous faire distinguer urgence et vitesse, qualité et quantité.
Certains des yeux qui regardent pourront ainsi peut-être se réapproprier, l’espace d’un instant, la liberté d’être présents à eux-mêmes.

Considérations philosophiques


L’enfermement que j’observe autour de moi n’est pas nouveau. Interposer un appareil entre soi et un objet ou une personne nous prive de sa présence et de l’émotion qui peut résulter de ce face à face. Susan Sontag dans les années septante déjà faisait ce constat: « La plupart des touristes se sentent obligés d’interposer l’appareil photo entre eux et ce qu’ils peuvent rencontrer de remarquable. N’étant pas sûr de savoir comment réagir, ils prennent une photo. Cela donne forme au vécu: on s’arrête, on prend une photo et on repart. » (Susan Sontag, Sur la photographie, Christian Bourgeois Editeur, 2000, p. 23).

L’appareil photographique, comme le téléphone, la voiture ou encore les lunettes sont des objets techniques. Dans La vie vaut-elle la peine d’être vécue?, le philosophe Bernard Stiegler aborde la question de l’objet technique par le concept de pharmakon. Chez les Grecs anciens, le pharmakon désignait à la fois le remède, le poison et le bouc-émissaire. Bernard Stiegler applique ce concept à tout objet ou système technique. Ces derniers accompagnent l’homme depuis l’âge des premiers silex taillés. En raison de leur ambivalence, les objets techniques ne résoudront jamais aucun problème fondamental de l’homme puisqu’ils sont à la fois remèdes et toxiques. Ils ne satisferont donc jamais la croyance populaire qui espère le salut par la technique. Aujourd’hui, l’objet technique est même devenu un outil d’asservissement tirant sa force des addictions qu’il engendre. Ce qui caractérise tout objet technique au-delà du concept de pharmakon est sa dimension purement quantitative.

Annie Le Brun analyse notre monde saturé d’images dans un essai paru chez Stock en 2021 intitulé Ceci tuera cela. Image, regard et capital co-écrit avec Juri Armanda. Elle y décrit notamment une photographie qui  montre l’arrivée de Hillary Clinton dans un aéroport lors de sa tournée des primaires pour l’élection présidentielle américaine. On y voit Hillary Clinton derrière une barrière qui contient une foule de jeunes venus l’accueillir. De toutes ces jeunes personnes, on n’en distingue aucune qui regarde la candidate présidente. Elles lui tournent le dos et font des selfies avec Hillary Clinton en arrière-fond de leur image. Non seulement on interpose un appareil entre soi et la personne que l’on va rencontrer, mais on lui tourne le dos. Hillary Clinton est donc instrumentalisée, sa candidature n’est qu’un prétexte pour faire de soi une photo avec une star. La qualité de l’image importe peu. Le cadrage est normalisé. Efficace, il doit montrer deux figures: soi d'abord et une star. Cet exercice  appelle à la surenchère. Il faut donc en faire d’autres. La motivation devient le nombre qui engendre du nombre et jamais de la qualité.
Dans un autre essai (Soudain un bloc d’abîme, Sade, Jean-Jacques Pauvert, 1986), Annie Le Brun révèle que Sade a été le premier et le seul à montrer comment cette dérive quantitative s’est implantée en Occident : « Enfin, le fait même de vouloir ainsi subordonner les passions égoïstes aux passions sociables et les passions sociables à l’intérêt général, permet d’établir, en fonction de l’axe économique traversant désormais la société de haut en bas, une hiérarchie des passions qui instaure une nouvelle morale sociale (c’est autant la base du « Contrat social » de Rousseau que du pacte social de d’Holbach), précisément là où le pragmatisme absolu de Machiavel avait présenté l’inestimable avantage d’exclure toute idée de bien et de mal. Véritable moralisation du cynisme à travers le champ économique qui pourrait constituer l’exemple même de ce contre quoi Sade (1740 - 1814) n’a cessé de s’insurger. Car commence là une spectaculaire dématérialisation du comportement humain dont nous subissons encore les effets. Au départ, la notion d’intérêt, assez floue, suggérant les différents point d’insertion sociale des passions particulières, évoque simplement la dynamique singulière d’un individu ou d’un Etat. rien de moral là-dedans mais une intéressante conjonction de la raison et des passions pour trouver les moyens efficaces d’affirmer son  être singulier. L’intérêt se manifeste alors comme la marque d’une constance dans le devenir et les formes qu’il prend sont indifférentes: richesse, pouvoir, influence. Seulement, cette clé qui permet de décrypter les conduites individuelles parce qu’elle est à l’origine de leur dynamique, on va de plus en plus s’efforcer de l’adapter à des fins sociales. Alors peu à peu la notion d’intérêt se vide de tout contenu individuel jusqu’à ce qu’on en arrive à opposer intérêts et passions et à y trouver le fondement de cette nouvelle morale sur laquelle nous vivons toujours, le bien étant du côté du nombre et le mal du côté des passions singulières.
Tout porte à croire que c’est grâce à cette évolution que l’argent, devenant le véhicule des intérêts particuliers vers l’intérêt général, a historiquement acquis la dignité qu’il n’avait pas encore. la moralisation de la notion d’intérêt va de pair avec celle de l’argent. Et dans un cas comme dans l’autre, il est remarquable que cette moralisation se fait au prix de la plus mensongère dématérialisation. Or, c’est justement ce que nous montre Sade et qu’il est seul, complètement seul à nous montrer […] 
».

Son analyse rejoint celle que fait Raoul Vaneigem à propos du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels (postface Manifeste du parti communiste, Mille et une nuits, 1994, pp 65-71), notamment les points suivants:
• Ce qui, par abstraction, éloigne chacun de sa propre existence concrète travaille tôt ou tard à l’opprimer. (2)
• La spécificité humaine n’est pas le travail, mais la création. La transformation de la force de vie en force de travail refoule et inverse cette aspiration à la jouissance de soi qui appelle à la création conjointe du monde et de la destinée individuelle. (5)
Toute valeur d’usage qui n’entre pas dans le projet de la jouissance de soi et du monde par la création de soi et du monde participe du système aliénant de la marchandise. (13)
• Il ne suffit plus que l’intelligence prenne appui sur l’époque afin de la changer. Il s’agit désormais que le corps prenne conscience de sa volonté de vivre et de son environnement comme d’un territoire à libérer pour instaurer la souveraineté du vivant. (14)


Dans une conférence du Cours méthodique et populaire de philosophie enfin (BNF, 9 novembre 2021), intitulée La perte de la présence, François Jullien fait de la présence un « concept de combat ». Son travail de philosophe explore les impensés de la philosophie occidentale. Il est allé en Chine, apprendre le chinois ancien et avoir ainsi accès aux textes fondateurs de la civilisation et de la pensée chinoises. C’est à partir de ce point de vue qu’il a pu scruter et questionner la pensée occidentale et ses impensés, non pour en signaler les différences, mais pour en montrer les écarts. Contrairement à la différence, à la comparaison, le concept d’écart n’exclut pas l’autre mais le re-garde en face à face dans un dialogue fertile.

Changer de point de vue sur notre réalité devient par conséquent nécessaire pour aborder un travail artistique. Cet écart qui ouvre sur les questions et les possibles permet de dé-couvrir les impensés de nos propres réflexions et de nos propres fonctionnements (gestes, paroles, regard, écoute, toucher) qui restent, sinon, bien masqués ou astucieusement contournés, voire déniés.

On peut ainsi considérer tout travail artistique comme un miroir qui présente la pensée, l’émotion profonde, bref l’intériorité, d’abord de l’artiste puisqu’il est le premier spectateur de son travail, puis de tous les yeux à qui ce travail est donné à voir. Les yeux qui regardent, en retour de ce qu’ils découvrent, vont alors faire un travail de mémoire pour permettre à ces impensés de surgir.


Les travaux mis en place

En entrant dans l’église, on voit deux grandes peintures qui flottent dans l’air, tombant du balcon.
Ce sont des auto-portraits de moments particuliers. Ils ont été travaillés sur les deux faces. Les yeux sont les mêmes, le reste de la tête varie mais la transparence du papier, accentuée par la gomme laque, fait jouer les deux faces l’une avec l’autre.
(Tête I et Tête II, recto-verso, acrylique, brou de noix, fusain et gomme laque sur papiers de soie assemblés, 200 x 160 cm, 2022)

Les premiers vitraux qui se font face, à gauche et à droite, sont occultés par du papier noir. En pénétrant dans l’édifice, on passe graduellement du sombre vers la lumière. Ce dispositif permet de renforcer l’impact lumineux des deux vitraux anciens dans le choeur, à gauche et à droite de l’autel.
L’assombrissement cherche à faire parler la lumière du jour. C’est une épreuve inhabituelle pour les yeux qui regardent. Dans notre société, tout ce qui est éclairé est à vendre ou vendable. Nous y sommes tellement habitués - et le tout lumineux est encore renforcé par la pratique des écrans -, que tout ce qui reste dans l’ombre n’est pas digne d’intérêt. Allons-nous encore nous poster dans un coin de forêt à l’aube naissante, au crépuscule, voire en pleine nuit pour y écouter et voir? C’est une émotion particulière qui naît de ce genre de moments où le fantastique, l’imaginaire se superpose au réel précisément par ce que nous n’y voyons pas bien. Or, ce "pas bien" est riche de mouvements, de bruits, de suggestions, bref de présences.

Des découpages de formes géométriques et symétriques couvrent les deux vitraux suivants, tout en laissant apparaître les bandes bleues des vitraux. Le motif qui se répète provient du mur extérieur ouest de l’église qui est recouvert de tôles rehaussées de ce même dessin. Un frottis au fusain sur l’une des tôles m'a permis de reprendre ce motif, de le réduire à la taille des panneaux rectangulaires transparents des vitraux, puis de le découper dans du papier noir. (40,7 x 24,7 cm chaque rectangle)

Sur les deux vitraux suivants se font face deux personnages, l’un masculin, l’autre féminin. Les peintures une fois achevées ont été découpées au format des rectangles transparents des vitraux sur lesquels ils ont été collés. La dissociation du corps à l’origine entier semble procurer une dynamique supplémentaire au personnage. Des huit personnages qui ont été peints et découpés, deux moitiés « avant » et deux moitiés « arrière » ont été retenues puis assemblées. Cela a permis de combiner un avant masculin avec un arrière féminin (à droite en entrant), et un avant féminin avec un arrière masculin (à gauche en entrant).
(encre de Chine et acrylique sur papier Fabriano 220 g/m2, chaque panneau 40,7 x 24.7 cm, 2022)

L’autel est entouré de papier de soie froissé. Je suis fasciné par les taches colorées projetées au sol par la lumière du soleil qui traverse les deux vitraux polychromes dans le choeur. Les petites surfaces planes et les arêtes résultant du froissement du papier de soie renvoient elles-aussi la lumière qui traverse les deux derniers vitraux. Leur mode de réflexion, inhérent à la nature du papier légèrement satiné, captent et renvoient la lumière de manière plus sourde, plus sobre, moins tapageuse.

En faisant le tour de l’autel, on découvre sous chacune des deux statues en bois, une crédence sur laquelle a été posé un livre d’artiste de six pages, debout et ouvert en éventail. Ces deux livres sont dédiés à Saint-Sébastien dont l’église porte le nom.
Né en 260 à Narbonne, officier dans l’armée romaine, Sébastien est condamné à mort pour n’avoir pas abjuré sa foi. Mais les archers de Dioclétien évitent les organes vitaux. Il est finalement battu à mort.
Saint-Sébastien fut l’objet d’une forte dévotion au XVe siècle. Il était considéré comme protégeant de la peste. Sébastien est fêté le 20 janvier, son symbole est le poisson, et sa couleur le jaune.
(S-1, S-2, livres uniques, techniques mixtes sur cartons d’emballage reliés, 40 x 20 cm, 6 pages, 2022)
 
La vie actuelle nous contraint, le plus souvent, à ne considérer que la première émotion, la plus rapide, la plus puissante. Toute la publicité ne vise qu’elle. C’est l’émotion qui fait vendre. Elle est superficielle et fugace. Elle répond à notre paresse naturelle. Elle appelle à être sans cesse dépassée parce que vite consommée. Je privilégie l’émotion qui émerge plus lentement, celle qui n’est pas saisissable immédiatement, et qui peut nous plonger dans l’inconfort de l’incertitude, dans le désarroi. Cette émotion profonde demande un travail, notamment celui de cerner puis de formuler les questions qu’elle soulève. La meilleure chose à faire pour ne pas succomber à la première « émotion » instantanée, est de décrire ce qui est devant soi. Ce simple exercice déjà, demande à scruter, à détailler, actions qui sont à l'opposé du regard avide du consommateur.
Au fond, les yeux qui viennent regarder n'ont qu'eux-mêmes à découvrir dans l’espace de l’édifice.

LG / juin 2022