mercredi 23 novembre 2022

La pratique du livre d’artiste en période de crise

Du confinement imposé lors de la pandémie, au confinement dans mon grenier de quatre mètres sur quatre, n'ayant pas d’autre atelier de l’été 2021 à l’été 2022.


ANI MAL
2020, 67 x 55 cm, 20 pages / exposé en ce moment à la BCUL Riponne à Lausanne

Le Constat, 187 x 175 cm, huile sur toile, 2015

J’ai reçu le livre Croire aux fauves de l’anthropologue Nastassja Martin où l’auteure relate sa rencontre brutale avec une ourse. Cette incitation tombait à point. Le corps-animal, anthropozoomorphe, est en effet un sujet récurrent dans mon travail. La lecture de ce livre m’a incité à poursuivre l’exploration menée en peinture sur toile par le moyen du livre d’artiste.


Chemins d’atelier  2021, 42 x 31 cm, 53 pages (cahier agrafé)

Chemins d'atelier pp. 27-28

Durant six années, j’ai travaillé au projet Bourbaki. Pendant cette période, j’ai fais des aller-retour entre mon domicile aux Bayards et mon atelier situé dans une usine désaffectée aux Verrières. Cet atelier non chauffé, délabré, à un jet de pierre de la frontière qui vit passer les 80’000 soldats de l’armée Bourbaki venus chercher refuge en Suisse en 1871, était le cadre idéal pour traiter ce sujet. Les trajets effectués entre le domicile et l’atelier m’ont inspiré les dessins et les textes de ce cahier agrafé de grand format.


ABOI  2021, 55 x 38 cm, 26 pages

ABOI pp. 16 - 17

Texte sur la 4ème de couverture:
A-t-on le temps d’être aux abois?
Le temps de l’aboi s’écoule-t-il?
Peins-je aboi parce que je suis aux abois?
Puis-je congeler les abois?
Lire aboi met-il aux abois?
Suffit-il de parcourir aboi pour ne pas aboyer?
Aboyer est-il naturel?
La forêt a-t-elle peur des abois?
Aboyer suffit-il pour échapper aux abois?
Puis-je aboyer dans le vide?
Que penser devant mon miroir aux abois?
L’aboi mord-il?


Point de vue  2021, 43 x 49 cm, 22 pages

Point de vue pp. 16 - 17

C’est le livre le plus difficile à cerner puisque le titre lui-même n’en situe pas le lieu mais le cherche.En effet, le point de vue est autant le point d’où l’on regarde que celui que fixe le regard focalisant. Les deux interagissent. Le point scruté trop focalisé renseigne sur l’étroitesse du regard porté, et de même pour un point de vue mal défini, trop général qui embrasse un sujet trop vaste et donc flou.


Scandale 2022, 30 x 19,5 cm, 24 pages emboîtées, gouache sur carton noir

Scandale p. 14

J’étais énervé, j’avais donc faim. Nous étions allés, avec des amis, voir une exposition dans une galerie d’Yverdon. A peine sortis de la galerie, je tombe sur une boulangerie et m’y précipite pour acheter une tranche de tarte aux pruneaux. La serveuse me l’emballe dans une boîte en carton triangulaire du plus bel effet. Je m'inspirai de cet emballage pour donner la forme au prochain livre d’artiste. Le sujet: tout changement de son environnement direct commence par effrayer l’humain, mais il s’y accommode tout aussi vite, quel que soit le changement. Voilà le scandale.


caput pp. 2 - 3

caput 2022, 39 x 29 cm, 28 pages
caput est la tête en latin
Il n'y a plus beaucoup d’espoir, ce qui laisse le champ libre à la violence, la provocation, la rébellion, aux cris, aux hurlements. Le défoulement est nécessaire. La langue, le miroir, le regard sur soi sont notamment convoqués. De petites têtes humaines ailées vivent l’effroi au milieu de la ville. Et que vient faire l'animal ici ?


RUINES
2022, 18,5 x 37 cm, 32 pages, 9 enveloppes-courrier non ouvertes

RUINES pp. 16 - 17

Seule lumière dans cette période, la préparation de mon travail pour la biennale d’art contemporain Art-en-chapelles 2022 (grandes peintures, 2 livres d’artiste, 4 vitraux, une installation)
Après « caput », RUINES est le cri d’un artiste dans un atelier non chauffé. Mais plutôt que la température, c’est la solitude qui, ici, hante l’espace du grenier.
Pour combler ce manque, j’écris des textes que je m’adresse par courrier postal. Je diversifie les formats, la nature des enveloppes, la calligraphie de l’adresse, les timbres d’affranchissement, et finalement les lieux d’où je les envoie. A leur réception, je les intègre dans le livre. Certaines missives sont ouvertes, me permettant de redécouvrir le texte, d’autres sont collées dans le livre intactes, laissant à l’acquéreur la décision d’ouvrir ou non ces enveloppes.


PANSER / ETRE AU MONDE 2022, 10 x 14 cm, leporello, 10/12 pages

PEGASUS, 2022, 10 x 350 cm, leporello, 50 pages

Aménagement d’un nouvel atelier à la Côte-aux-Fées. Petits livres inspirés par les figures que je dessine de la main gauche dans un carnet au cours du trajet en car postal qui m’emmène à l'atelier.


TERRE
2022, 59 x 40 cm (70,5 x 152 cm ouvert), 26 pages
Premier livre à voir le jour dans mon nouvel atelier. TERRE comme toucher terre, atterrir, (re)prendre pied. Mais aussi la terre malmenée (aussi bien la terre arable que la planète) en cette période de situation environnementale et énergétique difficile mais programmée.








vendredi 11 novembre 2022

L'expérience du donné à voir

Le vernissage de l’exposition L’horizon entre les vagues a eu lieu mercredi 9 novembre 2022 sur le site de la Riponne de la Bibliothèque cantonale et universitaire à Lausanne. Le dispositif qui présente les livres d’artiste acquis par la Réserve précieuse est constitué de quatre grandes boîtes opaques percées de trous d’une dizaine de centimètres de diamètres situés à différentes hauteurs. Par ces hublots, les livres se donnent à voir, partiellement, par un ou plusieurs côtés. Des disques de la même taille que les hublots, disposés à côté d’eux sur la face extérieure de la boîte, présentent l’artiste et son travail en quelques mots.


 

Il est vrai que j’ai été saisi, au premier abord de l’exposition, par la frustration de ne pas voir les livres dans leur intégralité, et de ne pas pouvoir les toucher ce qui est, chez moi, la condition même pour exposer mes livres en galerie. Mais ici, le livre n’est plus le mien et l’acquéreur le présente selon son propre point de vue.
 

La double frustration ressentie - de ne pas voir l’oeuvre entière et de ne pouvoir la toucher - est la même que j’éprouve face à un livre immobilisé dans une vitrine. Je ne peux ni en tourner les pages, ni toucher l’objet. Le dispositif choisi ici est plus radical que la classique vitrine. Il oblige à scruter, à doubler le regard - pour le moins -, car les yeux qui regardent ne sont pas certains d’avoir bien vu. Il faut donc re-voir pour confirmer ou infirmer la première perception. N’en va-t-il pas de même pour le voyeur, l’oeil collé au trou de serrure, se rejetant soudain en arrière, revient voir car n’en croyant pas ses yeux.

C’est une épreuve inhabituelle pour les yeux qui regardent. Dans notre société, tout ce qui est éclairé est à vendre ou vendable. Dans les vitrines, le vendable est présenté en pleine lumière et dans son intégralité. Nous y sommes tellement habitués - le tout lumineux est encore renforcé par la pratique des écrans -, que tout ce qui reste dans l’ombre ou qui n’est que partiellement visible n’est pas digne d’intérêt, sans parler de l’outrancier éclairage nocturne des zones d’ombre au passage d’un piéton. L’accessibilité visuelle restreinte est ressentie comme anormale, gênante. Allons-nous encore nous poster dans un coin de forêt à l’aube naissante, au crépuscule, voire en pleine nuit pour y écouter et voir? C’est une émotion particulière qui naît de ce genre de moments où le fantastique, l’imaginaire se superpose au réel précisément par ce que nous n’y voyons pas bien et pas tout. Or, ce pas bien et pas tout est riche de mouvements, de bruits, de suggestions, parce que en présence et riche de présences.

On peut penser à l’analogie avec les images doubles ou les paysages anthropomorphes. Les yeux qui regardent font face à une première image donnée, évidente. Mais la peinture recèle une autre image plus ou moins cachée, plus ou moins visible. Lorsque le titre insinue une notion étrange comme c’est le cas pour Mercier endormi pillé par les singes que le peintre néerlandais Herri Met de Bles a réalisé vers 1550, les yeux qui regardent doivent fournir un effort. L’image cachée une fois découverte, les yeux qui regardent peuvent s’amuser à passer de l’une à l’autre. Le regard s’exerce et s’affine. Ce jeu, d’ailleurs, presque tous les enfants ont pu le faire en détaillant les formes parfois anthropomorphes des nuages.

Le dispositif renvoie aussi à celui du peep-show où le hublot crée par le seul regard une imaginaire intimité avec le modèle se dénudant. Certes, ici, le livre ne se dénude pas et n’est pas dénudé, et ne peut pas non plus se toucher. Par contre, le regard que mes yeux portent sur lui n’est pas perturbé par celui d’autres personnes. Je suis seul, à l’instant où je regarde le livre. Ce lien visuel m’appartient en propre, n’étant pas perturbé par celui d’autres yeux. Dans cet instant privilégié, j’établis avec le livre un lien d’intimité, libéré de la présence d’autrui et par conséquent de la question de la représentation.

La présentation des livres d’artiste choisie ici ne peut finalement que troubler notre addiction de consommateurs, c’est-à-dire du tout à voir immédiatement et dans son intégralité. Son atout, immense, est de ne pas réduire l’oeuvre d’art à un pur produit marchand. Il ne s’agit pas de nier le fait que ces livres ont une valeur commerciale. Mais il s’agit moins du prix, donc d’un aspect quantitatif, que de la qualité du regard que l’on porte sur ces objets. Ce regard, notre regard qu’il faut éduquer à détailler. Notre regard qui, s’il peut apprendre à n’être pas avide, recommencera à poser des questions et à nourrir notre imaginaire et nos désirs.

L’horizon entre les vagues
Bibliothèque cantonale et universitaire,  Riponne, Lausanne, 9.11.2022 - 28.10.2023